RDAQ, Le Réseau de diffusion des archives du Québec.
 

De coutume en culture

Au Québec du XIXe siècle, le déroulement de la fête de la Saint-Jean-Baptiste suit un schéma qui varie peu. Après un office religieux le matin, les fidèles marchent en procession dans les rues décorées de bannières et de drapeaux et balisées de sapins. Dans l'après-midi suivent des discours, un pique-nique, des jeux sur la pelouse et des promenades sur l'eau. Le tout est habituellement suivi de feux de joie accompagnés de musique en plein air ou de concerts. La plus importante coutume qui caractérise la Saint-Jean-Baptiste réside dans le feu de joie qui s'accompagne généralement de danses et de chants populaires. Jusqu'au XVIIIe siècle en France comme au Canada, les feux de joie allumés la veille du 24 juin sont pratiquement les seules manifestations de la fête, mis à part les cérémonies religieuses. Cette coutume remonte au Régime français en Nouvelle-France. Ces grands feux ou bûchers consistent en un amoncellement de branches et de feuilles autour d'un mât central appelé «mai». Comme dans la coutume du 1er mai, ce mât est généralement formé d'un sapin ébranché dont on conserve le bouquet à la cime et que l'on garnit de fleurs ou d'objets de toutes sortes. Le soir venu, le curé bénit le bûcher et y met le feu. Parfois cette dernière tâche est confiée à un notable du village. Cette action inaugure la fête qui s'accompagne de coups de fusil et de canon ainsi que des cris de joie de la foule rassemblée sur la place publique ou sur la grève d'un cours d'eau. En France, il est d'usage de danser et de chanter autour des feux. On attribue au feu un caractère magique qui se traduit par des croyances autour de la fécondité ou du mariage. «La coutume veut qu'une fille qui saute le bûcher, se marie dans l'année» (Mathieu, 1976 : 7). Une célibataire qui veut convoler dans l'année doit contourner neuf feux. D'après la croyance populaire, le feu protège et purifie. En France et au Québec, certains ont coutume de ramasser des tisons après le feu de la Saint-Jean qu'ils conservent comme porte-bonheur ou qui sont utilisés pour se préserver de la foudre ou des maladies, à l'instar des rameaux et des cierges bénits. De nos jours, les bûchers et feux de la Saint-Jean-Baptiste sont encore un des éléments centraux de la fête. Au Québec, chaque municipalité, chaque ville érige son bûcher sur une place publique et aménage des espaces sécuritaires pour éviter les accidents. En plus du feu de joie traditionnel, plusieurs fêtes régionales ou de quartier se terminent par un feu d'artifice qui n'est pas sans rappeler les décharges de fusil ou salves d'une époque antérieure.

 

Une autre coutume qui caractérise la Saint-Jean-Baptiste est le défilé qui, au Québec, apparaît comme le calque de la procession de la Fête-Dieu, elle aussi célébrée en juin. Dans la première moitié du XIXe siècle, les défilés n'ont pas tout le faste qu'on leur connaît plus tard à la fin du siècle. Il s'agit au départ d'un cortège formé presque exclusivement d'hommes qui défilent dans les rues. Avec l'avènement des sociétés Saint-Jean-Baptiste, de grands défilés organisés se mettent en place. C'est le début des défilés avec chars allégoriques qui rejoignent un plus grand nombre de participants et de l'urbanisation de la fête. Très simples au départ et de fabrication artisanale, les chars allégoriques prennent petit à petit des allures engagées et présentent un idéal national. Vers la fin de la seconde moitié du XIXe siècle, les défilés sont l'occasion pour les sociétés Saint-Jean-Baptiste d'affirmer leur nationalisme. Les chars allégoriques et les décorations reflètent avec plus de somptuosité ce qui unit les Canadiens français et ce qui les caractérise. Les chars présentent une suite de scènes et de tableaux sur les corps de métier, racontent un fait historique ou rendent hommage à la force et à la vitalité du Canadien français. Plus tard dans la même moitié du XIXe siècle, les thématiques des défilés de chars allégoriques se feront porteurs de thèmes idéologiques sur la langue, les institutions, l'identité nationale, les héros et les traditions.

La profusion des décorations et des ornements sont dignes des rassemblements populaires à grand déploiements et traduisent l'exubérance de la fête. Vers les années 1870, un personnage fait son apparition dans le défilé et occupe à lui seul un char allégorique : un petit saint Jean-Baptiste accompagné de son mouton. L'idée de représenter le patron des Canadiens français vêtu d'une peau de mouton aurait été introduite vers 1866 par un certain Chalifoux de Montréal qui s'est inspiré de l'iconographie religieuse italienne. Au Québec, cette personnification vient d'une coutume française où saint Jean-Baptiste, patron des bergers, est souvent représenté sous les traits d'un enfant puisque ce sont habituellement les enfants qui sont bergers. On choisit de préférence un garçon frisé et blond. Quand cela n'est pas naturel, il doit porter une perruque. Une croyance mentionne que celui qui a la chance d'être choisi pour «jouer» le petit saint Jean-Baptiste dans le défilé jouit d'une protection spéciale de la part du saint. Cette tradition s'est perpétuée un peu partout au Québec quoiqu'on ait représenté à quelques reprises le saint en adulte. Quant au mouton ou à l'agneau qui l'accompagne, il signifie plus que l'animal gardé par le berger. Ecce Agnus Dei, «Voici l'agneau de Dieu», telles sont les paroles qui traduisent la force et l'amour de celui dont Jean-Baptiste est chargé d'annoncer la venue et qui réparerait toutes les fautes du monde. Pendant longtemps, c'est l'image de l'invincibilité et celle de la protection d'un peuple jeune qui caractérise le mouton. À la suite de diverses interprétations, le personnage de Jean-Baptiste, associé à l'image du mouton suiveux et doucereux, prend une connotation péjorative. Au milieu du XXe siècle, le personnage est exclu des défilés car il ne correspond plus aux attentes d'un peuple qui cherche à se redéfinir. Les défilés prennent fin de façon abrupte en 1968 à Montréal avec la venue du Premier ministre du Canada, Pierre Elliot Trudeau, qui prépare les élections du 25 juin. Sa visite n'est pas accueillie favorablement et le défilé se transforme en manifestation. Par la suite, plusieurs fêtes de la Saint-Jean-Baptiste sont l'objet de débordements et d'excès, voire d'émeutes, car la fête nationale est indissociable de son caractère politique.

Avec la décentralisation de la fête par la multiplication des fêtes de quartier à plus petit déploiement, à caractère familial et multiethnique, la Saint-Jean-Baptiste s'est peu à peu dépolitisée ces dernières années. L'événement varie d'une année à l'autre et d'une ville à l'autre, mais il y a toujours fête le 24 juin. Jeux et divertissements extérieurs, pique-niques, spectacles en plein air, feux de joie et d'artifice sont des éléments qui composent invariablement les manifestations de la Saint-Jean-Baptiste.

© Le Réseau de diffusion des archives du Québec